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par Jean-François Jagielski

Septembre 1969

Septembre 69 : Sondage analysant l’évolution de l’opinion publique américaine envers le conflit au Vietnam : pour 32 %, contre 58 %, sans opinion 10 % (Nouilhat in collectif, 1992, p. 60).


2 septembre 69 : Mort d’Ho Chi Minh, 24 ans jour pour jour après la fête de proclamation de l’indépendance en 1945. La nouvelle de sa mort ne sera annoncée que le 3 pour cause de fête nationale. C’est Pham Van Dong qui prend dans l’immédiat la succession (voir 24 septembre). Après la mort d’HCM, un certain rapprochement des positions va se s’accomplir entre la Chine et l’Union soviétique. Le dirigeant du F.N.L., Nguyen Huu Tho, se rend aux obsèques. Pour être mieux contrôlé par les autorités n-v, il devra résider désormais au Nord et ce, jusqu’à la libération complète du Sud.

Le testament d’HCM, entamé en mai 1965, a été revu par son auteur à plusieurs reprises. Il est rendu public par Le Duan le jour de ses funérailles mais non dans la version de son auteur. Une vingtaine d’années plus tard, Vu Ky, secrétaire particulier d’HCM, révélera que divers paragraphes ont été censurés (voir 3 septembre). Au soir de 2 septembre, Pham Van Dong reçoit des mains de Vu Ky les 4 versions de ce testament qu’HCM avait rédigées. Dong les refuse déclarant à Vu Ky : « Non, camarade, je ne les prendrai pas. C’est une affaire trop importante. Laissez-le ici jusqu’à demain matin. Il y aura une réunion du Bureau politique et vous le remettrez à ce moment-là. » (Bui Tin, 1999, p. 104 ; extrait de la version originale de ce testament in Guillemot, 2018, p. 94)


3 septembre 69 : La dernière version du testament d’HCM est revue et corrigée par Le Duan. Trois paragraphes ont été supprimés : celui évoquant l’exonération de taxes agricoles pour les paysans durant un an ; celui évoquant les dernières volontés d’HCM d’être incinéré, ses cendres devant être répandues partiellement dans les 3 Ky ; un dernier paragraphe évoquant la nécessité d’une rééducation du Parti après la victoire. Le Duan remet à Hoang Tung (directeur du quotidien du Parti Nham Dan) la version à publier. Les autres versions du testament sont confiées à Tran Quoc Hoan (ministre de l’Intérieur) pour qu’il les garde dans le plus grand secret dans un coffre-fort de son domicile.

En 1982, alors que le ministre de l’Intérieur quitte son poste et son appartenance au Bureau politique, Vu Ky tente de récupérer les 3 autres versions du testament. En vain. Ce n’est qu’à la mort de Tran Quoc Hoan que le secrétaire d’HCM parvient à les récupérer. En 1989, à l’occasion du vingtième anniversaire de la mort d’HCM, Bui Tin, rédacteur en chef du magazine du dimanche de Nham Dan, parvient à convaincre Vu Ky de relater l’histoire de ce testament. Ce qui lui vaudra les foudres du Bureau politique qui n’a pas été mis au courant de cette publication. Celui-ci se réunira deux fois pour évoquer la question et confie à l’assemblée nationale le soin de décider s’il fallait ou non publier les différentes versions du testament d’HCM. Ce qui sera fait. Elle décide d’exonérer pendant 2 ans la classe paysanne de taxes agricoles pour respecter les dernières volontés d’Ho. Les révélations de Vu Ky montrent également qu’HCM ne voulait pas reposer dans le mausolée que lui avait fait ériger Le Duan à Hanoi (Bui Tin, 1999, pp. 105-106).


5 septembre 69 : Création par Kissinger et Eliot Richardson d’une commission interministérielle américaine, le Groupe d’études spéciales sur le Vietnam. Cette structure interministérielle comprend des membres de la C.I.A., du département de la Défense et des états-majors interarmes. Kissinger espère en cette nouvelle structure et critique à cette occasion les errances du passé : « Si l’on considère ce que nous avons connu pendant ces dernières années, il est remarquable de constater à quel point les fonctionnaires se sont laissés égarer par leurs idées préconçues à propos du Vietnam, alors même qu’une analyse attentive et objective des faits évidents leur aurait montré une voie différente. » Le but du Groupe est de pallier ces carences. Il se réunira pour la première fois le 20 octobre.

Selon Huret, dès « le 5 septembre 1969, le lieutenant Calley [a été] officiellement accusé d’avoir enfreint l’article 118 du code militaire entraînant la mort de plus de cent civils « orientaux », selon les termes de l’acte d’accusation. » (Huret, 2008, p. 130)


9 septembre 69 : Kissinger rencontre le général Wheeler (chef d’état-major interarmées) pour évoquer avec lui un plan d’attaque du N-V (voir 12 septembre). Il lui demande de le tenir strictement secret, strictement limité à la connaissance de certains militaires mais non à celle de Laird (Défense) (Coppolani, 2024, p. 496).

Sihanouk se rend aux funérailles d’HCM. Il va visiter la maison et le bureau du défunt en compagnie de son épouse et de Pham Van Dong. Cette attitude ne peut qu’irriter les Américains et la droite cambodgienne soutenue par le premier ministre et chef de la Défense Lon Lol (Cambacérès, 2013, p. 152). Il semble qu’il ait profité de ce séjour à Hanoi pour demander aux N-V de limiter leur implantation au Cambodge, sans pour autant être entendu.


10 septembre 69 : Kissinger envoie une note à Nixon où il évoque ses inquiétudes avec « pessimisme » sur la « vietnamisation » du conflit : « Le temps joue contre nous et contre notre ennemi, mais il joue plus fort contre notre stratégie que contre la leur. » Il note que la vietnamisation du conflit satisfait peu l’opinion publique américaine : « Les retraits de troupes américaines auront sur le public américain le même effet que des amuse-gueules ; plus nous rapatrierons de troupes, plus on nous demandera d’en rapatrier. » Il y a en plus un risque : Hanoï, pratiquant la « guerre prolongée », n’a plus qu’à attendre que le retrait américain soit suffisamment entamé pour lancer une offensive majeure (Kissinger 1, 1979, p. 296, la note dont il est ici question est citée intégralement pp. 713-716). Autrement dit, le N-V n’a pour l’instant aucun intérêt à négocier et laisse traîner les choses dans l’attente d’une nouvelle phase militaire qu’il espère décisive.

Nixon lit cette note avec attention et en souligne certains passages portant sur l’hostilité croissante de l’opinion publique américaine face au conflit, sur sa durée que Kissinger estime à au moins deux ans, sur une critique du gouvernement s-v qui n’a pas su élargir sa base à ceux qui étaient favorables à une neutralité du pays, sur l’absence de confiance des hommes politiques en Thieu dans une perspective d’avenir, enfin sur le fait qu’Hanoï n’a que faire d’un retrait réciproque puisque le régime sait que le temps joue en sa faveur. Par contre, le président ne relève pas les critiques de Kissinger sur la question de la vietnamisation du conflit qui, selon l’auteur de la note, affaiblit la diplomatie américaine qu’il entend mener (Coppolani, 2024, pp. 493-494).


12 septembre 69 : Une réunion du C.N.S. américain se tient pour évoquer le retrait des troupes. Nixon déclare devoir faire face à « trois guerres » : sur le terrain, au Vietnam ; sur la scène politique, à Saïgon ; aux États-Unis, également sur la scène politique et face à l’opinion publique. Pour mener ce troisième volet, il n’a pas d’autre alternative que de réduire le nombre de victimes et de ramener les troupes au pays. Selon le président, c’est sur ce troisième front, intérieur, que les Américains risquent de perdre la guerre. Il annonce donc le retrait de 35 000 soldats américains avant le 15 décembre.

Le climat de ce C.N.S. demeure tendu du fait de l’opposition de points de vue entre Kissinger, hostile à toute forme de vietnamisation du conflit qui affaiblit sa diplomatie, et Laird (Défense), Rogers (département d’État) et Nixon qui y sont favorables, faute de mieux. Le vice-président Agnew demande si une action d’envergure n’est pas souhaitable pour démontrer que la vietnamisation n’est pas une simple retraite. Nixon lui répond qu’il n’y a guère de solution possible sauf à frapper le N-V, ce qu’il a envisagé mais hésite à réaliser doutant de son efficacité (Nixon 1978, p. 247 ; Kissinger 1, 1979, p. 296 ; Coppolani, 2024, pp. 494-495). Énième situation d’impasse américaine.

Kissinger a été déçu par les réponses des généraux Abrams (commandant au Vietnam) et Wheeler (chef d’état-major interarmées) touchant à sa demande d’une ferme riposte contre le N-V. Fonctionnant de plus en plus en roue libre, il crée ce jour dans le plus grand secret au sein de l’administration le « groupe de septembre » (September Group) rassemblant ses principaux conseillers : Anthony Lake, Winston Lord, Laurence Lynn, Roger Morris, Peter Rodman, Helmut Sonnenfeldt, Willima Watts, les colonels Alexander Haig et William Lemnitzer, le capitaine Rembrandt Robinson. Il les charge d’étudier l’hypothèse d’une action militaire susceptible d’avoir un « impact maximal sur l’ennemi » en vue d’aboutir à une « conclusion rapide » du conflit vietnamien. C’est devant ce groupe qu’il aurait tenu les propos suivants : « Je refuse de croire qu’un petit pays de quatrième ordre n’ait pas un point de rupture […] Ce sera la mission de ce groupe que d’étudier l’option d’une frappe sauvage et décisive contre le Nord-Vietnam. Vous débuterez vos travaux sans idées préconçues. » Le groupe est chargé de se pencher sur un projet pour lequel l’équipe de Wheeler travaille depuis le printemps 1969, une plan appelé Duck Hook, qui consisterait à attaquer violemment le N-V en le bombardant sur une durée de 4 jours voire plus, si les conditions météorologiques le permettaient. L’attaque viserait les voies de communication entre la Chine et le Vietnam, les ports en eau profonde (minage), des complexes industriels, des centrales électriques, des aéroports militaires, des ponts et les digues du Fleuve Rouge (Coppolani, 2024, pp. 495-496).  Duck Hook ne sera jamais réalisé mais servira de base aux opérations Linebaker en 1972.


15 septembre 69 : Au Cambodge, un rapport secret remis au général Lon Lol (premier ministre assurant l’intérim de Sihanouk et ministre de la Défense) fait état d’un important renforcement des troupes vietnamiennes sur le territoire cambodgien : de 32 000 hommes, on est passé à 40 000. Sihanouk fait publier ces chiffres dans l’édition du Sangkum d’octobre (Tong, 1972, p. 190).


16 septembre 69 : Nixon lance le rapatriement de 35 000 puis de 40 500 hommes au 15 décembre. Il reste alors sur le sol sud-vietnamien 474 000 hommes. Le plafond de retrait autorisé par les accords avec les S-V était de 65 500 hommes (Kissinger 1, 1979, p. 296). Les N-V qualifient donc ces retraits d’accomplis au compte-goutte.


18 septembre 69 : Sans avoir consulté le gouvernement du S-V, Nixon annonce à l’O.N.U. qu’il est disposé à retirer du Vietnam toutes les forces américaines en vue d’un règlement final. Or il avait été convenu avec Thieu à Midway (voir 8 juin) de laisser en permanence une force américaine pour garantir le respect de la paix (Nguyen Phu Duc, 1996, p. 262). Face à ces déclarations, Thieu ne peut que mettre en doute la parole américaine dans la tenue des engagements pris à l’égard du S-V.


24 septembre 69 : Ton Duc Tang est élu président de la R.D.V.N. et prend la succession d’HCM. Ce poste demeure avant tout purement honorifique.


24 septembre - 15 octobre 69 : 11 résolutions en faveur de la paix sont proposées au Congrès américain (Kissinger 1, 1979, pp. 305-306).


​25 septembre 69 : Au Cambodge, en l’absence de Lon Lol toujours en France pour se soigner, Sihanouk qui a dénoncé la présence de forces communistes sur son territoire signe avec le N-V et le G.R.P. un « accord commercial et de paiement ». Il va permettre aux communistes vietnamiens de faire transiter les marchandises et l’armement en provenance des « pays frères ». Ces livraisons proviennent du port de Sihanoukville où arrivent régulièrement des cargos soviétiques, chinois ou polonais. Jusqu’en mars 1970, 80 % du matériel militaire destiné aux sanctuaires emprunte ce moyen. Cet appui ouvert des communistes vietnamiens en agace plus d’un dans la population cambodgienne et contribue à discréditer encore un peu plus un régime de plus en plus vacillant (Tong, 1972, p. 157 et pp. 190-191).

​26 septembre 69 : Lors d’une conférence de presse, Nixon est interpelé par un étudiant de l’université de Georgetown, Randall J. Dicks, sur la portée de la contestation estudiantine et le moratoire prévu pour le 15 octobre. Le président lui répond : « Je comprends qu’il ait eu et qu’il y ait encore des actions contre la guerre. Nous nous attendons à ce genre d’actions, mais elles ne m’affecteront en aucun cas et d’aucune manière. » Cette réponse abrupte et maladroite ne fait que creuser l’écart entre le président et le mouvement étudiant contestant la guerre. Elle est de plus mensongère car le président n’a qu’une crainte, que la contestation estudiantine atteigne un tel degré que le Congrès soit amené à couper le financement de la guerre. Des voix s’élèvent dans ce sens chez certains démocrates (sénateur Fulbright, ancien vice-président Humphrey) ou républicains (sénateur Javits) (Wainstock, Miller, 2019, pp. 254-255).

​Fin-septembre 69 : Alors qu’il ne lui a pas été officiellement présenté (voir 2 octobre), Nixon décide finalement de ne pas appliquer le plan Duck Hook (voir 12 septembre) visant à attaquer le N-V au moyen d’une campagne de bombardements massifs. Dans un contexte de contestation du conflit vietnamien, il craint de ne pas être suivi par le pays et de devoir faire face à des troubles importants durant les opérations. Il a pu également craindre les réactions chinoise et soviétique (Coppolani, 2024, pp. 497-498). Il n’en dira mot lors de son discours du 3 novembre.

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