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par Jean-François Jagielski

Juin 1948

1er juin 48 : Suite à la formation du gouvernement central provisoire (voir 20 mai), un porte-parole officiel de ce nouveau gouvernement définit les exigences de Bao Daï : la mise en place de ce gouvernement est une étape dans les négociations franco-vietnamiennes ; Bao Daï ne reviendra au Vietnam qu’après reconnaissance officielle par la France de l’unité du pays et de son indépendance au sein de l’Union française (Devillers, 2010, pp. 228-229).

Une note récapitulative sur la situation en Cochinchine indique : « MM. Messmer [chef de cabinet de Bollaert] et consorts font et défont le Gouvernement provisoire, suivant les besoins du moment, et finissent par le transformer en un Gouvernement fantoche. » (citée in Turpin, 2005, p. 345)

Le Bureau permanent du Lien Viet lance un mouvement d’émulation en vue d’accroître les effectifs du parti. Cadres et combattants d’élite sont invités à adhérer au parti. Selon Giap, en 1948 et 1949, 5 000 nouveaux adhérents rejoignent ses rangs (Giap 1, 2003, p. 219).


5 juin 48 : Bollaert, Bao Daï et le général Xuan signent de nouveau les accords de la baie d’Along, sur la base de ce qui avait été convenu entre eux 7 mois auparavant au même endroit et qui n’a abouti à rien (voir 6 - 8 décembre 1947) : « La France reconnaît solennellement l’indépendance du Vietnam, auquel il appartient de réaliser librement son unité. De son côté, le Vietnam proclame son adhésion à l’Union Française en qualité d’État associé à la France. L’indépendance du Vietnam n’a d’autres limites que celles que lui impose son appartenance à l’Union Française [...] » (Devillers, 1988, p. 358) Au cours d’un échange entre Bao Daï et Bollaert, le premier déclare : « Le Vietnam recouvre sa souveraineté intérieure et ses frontières naturelles. » Cependant, il se contente d’apposer sa signature en qualité de témoin et refuse toujours de signer le « protocole annexe » qui demeure toujours secret (voir 6 - 8 décembre 1947). Le soir même, il repart pour la France. On convient de la formation d’un gouvernement provisoire pour l’ensemble du Vietnam, ce qui suppose l’acceptation de la réunion des trois Ky. Bao Daï n’a donc pas obtenu ce qu’il voulait.

Pure création française, ce gouvernement provisoire sera dirigé par le général Xuan, un militaire francophile d’ailleurs formé en France. Mais sa notoriété s’affaiblit rapidement. La portée de cette reconnaissance d’indépendance mécontente les colons et Bollaert est accusé par eux d’avoir trahi les intérêts de la France. Sachant que certains colons sont toujours favorables à un retour aux statuts de 1939… Mais l’indépendance réelle suppose aussi que l’armée française abandonne le pays, ce que le gouvernement Schuman, peu confiant en Bao Daï, et soutenu en cela par les colons, n’a pas l’intention de réaliser. Dès la signature, Bao Daï repart donc une nouvelle fois pour la France plutôt que de demeurer au Vietnam (voir ci-dessous) … La situation est bloquée, la confusion s’installe dans le pays et la politique de Bollaert demeure plus que jamais incertaine. L’instabilité gouvernementale en France à partir de juillet n’arrangera rien à l’affaire : on escamote les débats sur l’Indochine car ils sont trop sulfureux. La représentation nationale est toujours très divisée, le M.R.P. et Bidault craignent un effet boule de neige au Maroc et en Tunisie. Certains socialistes sont toujours attachés à une solution HCM. Quant aux radicaux, ils sont hésitants…

Au soir même de la signature de ces accords, Bao Daï lance à Bollaert au cours d’un dîner à bord du navire où ils ont été signés quelques heures auparavant : « Monsieur le Haut-Commissaire, j’espère que la France comprendra et qu’elle aura la bonne idée d’abandonner ce Protocole dont nous ne voulons pas. Vous savez que la paix est à ce prix […] J’ai quitté définitivement Hong-Kong. C’est une époque révolue. Je n’ai plus rien à y faire. Je pars pour la France et ne reviendrai que lorsque toutes les questions en suspens seront réglées, lorsque la paix sera réellement en vue. » Il quitte alors son hôte et se retire dans sa cabine… (Bao Daï, 1980, p. 204)


6 juin 48 : Création de la brigade 308 qui est la première grande unité de réserve générale de l’armée vietminh destinée à être une unité d’élite (Deroo, Dutrône, 2008, p. 134).


8 juin 48 : Le ministre de la France d’Outre-Mer, Coste-Floret, déclare que les nouveaux accords signés le 5 en baie d’Along n’impliquaient pas la reconnaissance par la France de l’union des 3 Ky : « Pour qu’il n’y ait d’ailleurs aucune équivoque, j’ai rappelé à plusieurs reprises au Haut-Commissaire de France la volonté du gouvernement de la République de maintenir l’unité de la diplomatie et de la défense de l’Union. Je lui ai fait savoir que les forces vietnamiennes constituaient des forces de police chargées de la sécurité intérieure du pays.  Enfin, sur le statut de la Cochinchine, il a bien été précisé que les documents qui seraient signés en baie d’Along n’impliqueraient en rien la reconnaissance automatique de l’union des trois Ky par la France, mais que la France attendait le gouvernement Xuan à ses actes avant de prendre position. Le gouvernement français ne se prononce pas, à l’heure actuelle, sur l’union des trois Ky. Il ne s’opposera pas à l’unification du Vietnam, si tel est le vœu démocratiquement exprimé par les populations. Il tient à affirmer qu’aucun changement de statut de la Cochinchine n’aura lieu sans décision du Parlement souverain. » (cité in Bao Daï, 1980, pp. 205-206) La France, sous la pression des colons, ne lâche rien…

Comme l’écrit Salan : « C’est à plus rien y comprendre […] Tout cela est grave. Pauvre pays balloté au gré des ministres esclaves de leurs partis… » (Salan 2, 1971, p. 151) Quant à Bao Daï, il écrit dans ses mémoires : « Quand cette déclaration est connue à Saïgon, c’est la catastrophe. Nous ne sommes même plus aux propositions de 1945, nous voilà revenus aux traités de 1884… C’est aberrant, personne ne comprend plus rien. » (Bao Daï, 1980, p. 206)

Le député Frédéric-Dupont se plaint dans une intervention à la Chambre de l’absence d’information gouvernementale à l’égard de la représentation nationale pour tout ce qui touche à l’Indochine : « C’est par la presse que nous avons appris que le gouvernement français avait reconnu l’indépendance des territoires du Vietnam. » (cité in Valette, 1994, p. 211) Un autre député, Jean Guillon, abonde ce même jour dans le même sens (Ibid.)



10 juin 48 : Passation de pouvoir entre Salan (intérim) et Blaizot qui devient commandant en chef du corps expéditionnaire.

En Conseil de Défense, Bollaert est chargé de faire pression à Paris pour que les forces terrestres soient portées à 131 000 hommes. Or le gouvernement ne lui accorde que 13 bataillons échelonnés sur 6 mois, ce qui suffira à peine à ramener les effectifs au niveau de 108 000 hommes (Gras, 1979, p. 244).


12 juin 48 : Le général Alessandri est nommé au poste d’adjoint au commandant des forces en Extrême-Orient et commandant des T.F.I.N. C’est un défenseur de l’option « Tonkin » (delta utile) qui rapidement ne sera pas en phase avec la tactique de son supérieur hiérarchique direct, le général Blaizot, qui lui veut faire évacuer Cao Bang. Alessandri dispose de prérogatives étendues et de compétences interarmées (coordination des forces maritimes et aériennes). Il bénéficie d’un état-major étendu de 68 officiers alors que Blaizot n’en dispose que de 23. Ses bons rapports avec le futur haut-commissaire Pignon qui sera nommé le 21 octobre l’autoriseront à outrepasser ses droits et à en référer directement à Pignon pour défendre son point de vue contre celui de Blaizot (Cadeau, 2022, pp. 93-94).

De plus, un décret de ce jour élargit les compétences du commandant en chef. Il peut remplacer le haut-commissaire par intérim le cas échéant. Il a désormais un statut d’adjoint et non de second. Toutefois, les commandants d’armées (dont Alessandri), subordonnés en théorie au commandant en chef, bénéficient dans les faits d’une large autonomie, rendant compte parfois compte à leur seule hiérarchie en métropole. Ce qui affaiblit d’autant plus l’autorité de Blaizot (Cadeau, 2019, p. 255).


13 juin 48 : Opération Huron. Elle ne parvient pas à chasser le VM de la région de Soïrap (sud de Saigon).

Bay Vien, chef des Binh Xuyen, se rallie aux Français avec 250 hommes puis 800. Ne pouvant se réinstaller dans la région, il se fixe en devenant le maître de Cholon et de ses trafics (Gras, 1979, p. 227). Selon Boyer de la Tour (commandant les T.F.I.S.), ce ralliement a lieu le 16 juin et Bay Vien ramène alors avec lui 1 800 hommes armés (Boyer de la Tour, 1962, p. 101).


14 juin 48 : Malgré les annonces de Coste-Floret qui remettent en doute la teneur des accords de la baie d’Along (voir 5 et 8 juin), Xuan fait publier une première ordonnance annonçant la nomination de trois gouverneurs pour le Nord, le Centre et le Sud. Selon Bao Daï, il « tombe de haut. Les ministres sudistes, sous la pression du Conseil de Cochinchine, le lâchent. Le Vietminh l’accuse de trahison et le condamne à mort par contumace. » (Bao Daï, 1980, p. 206)  



16 juin 48 : Le général Alessandri (voir 12 juin) prend officiellement ses fonctions au poste de commandant des forces Troupes françaises de l’Indochine du Nord (T.F.I.N.) jusqu’au 28 novembre 1949 (Bodinier, 1987, p. 108).

​​​19 juin 48 : Lors des cérémonies marquant le centième jour de la résistance, HCM lance le premier slogan national : « Édifier des bases et battre des records. » (Fall, 1960, p 160).

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