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par Jean-François Jagielski

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6 juin 54 : Ély s’envole de Paris pour Saigon en toute discrétion. Il est attendu à Orly par la maréchale De Lattre, le nouveau commissaire général et commandant en chef en Indochine ayant été le subordonné de son mari lorsqu’il exerçait les fonctions d’Inspecteur général des Armées (Ély, 1964, pp. 152-153).  
6 juin 54 : Ély s’envole de Paris pour Saigon en toute discrétion. Il est attendu à Orly par la maréchale De Lattre, le nouveau commissaire général et commandant en chef en Indochine ayant été le subordonné de son mari lorsqu’il exerçait les fonctions d’Inspecteur général des Armées (Ély, 1964, pp. 152-153).  


Alors que l’ambassadeur américain Dillon à Paris et le général Bedell Smith à Genève ont laissé miroiter une intention formelle du gouvernement américain de s’engager en Indochine, le ton est tout à fait différent aux États-Unis. Le général Valluy, représentant à délégation française à l’O.T.A.N. participant aux pourparlers militaires exploratoires du ''Staff Agency'', constate que les Américains n’ont nullement l’intention d’envoyer des troupes au sol en Indochine (Elgey, 2018, p. 786). L’entente franco-américaine demeure toujours aussi vague que pleine de quiproquos.


A Genève, les délégations communistes sont de moins en moins dupes à l’égard de l’épouvantail d’une intervention américaine en Indochine brandi jusqu’alors par Bidault (Elgey, 2018, p. 787).


7 juin 54 : Dulles comprend que les Français n’ont jamais voulu et ne veulent toujours pas d’un conflit internationalisé. D’où un raidissement de son attitude (voir 9 juin) (Valette, 1994, p. 347).
 
 
 
7 juin 54 : Dulles comprend que les Français n’ont jamais voulu et ne veulent toujours pas d’un conflit internationalisé. D’où un raidissement de son attitude (voir 9 juin) (Valette, 1994, p. 347). L’ambassadeur à Washington Henri Bonnet le rencontre. Dans une conversation « aussi vive qu’amicale », Dulles a l’impression que la France veut « avoir une option sur le déclanchement d’une action américaine et, si les choses vont mal à Genève ou en Indochine, appeler à la rescousse les forces de son alliée à sa convenance et à l’heure de son choix […] Les États-Unis ne peuvent se prêter à ce jeu. » (Elgey, 2018, p.786)




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9 juin 54 : Dulles ayant compris que les Français n’ont jamais voulu et ne veulent toujours pas d’un conflit internationalisé raidit son attitude à leur égard. A Washington, lui et Radford opposent un refus sec aux demandes françaises. L’amiral veut obtenir au plus vite un accord formel sur le rôle politique et militaire des Américains en Indochine. Ces derniers savent que les Français qui ne comptent plus sur eux négocient secrètement avec le VM : ils entendent lâcher la totalité du Tonkin sans même conserver une enclave autour de Haïphong. Or les Américains n’acceptent pas ce fait. C’est ce qui motivera en partie leur refus de signer les accords (Valette, 1994, pp. 347-348). Sur la question du maintien d’enclaves au Nord, Mendès France, pas plus que son prédécesseur, ne cèdera.
9 juin 54 : Dulles ayant compris que les Français n’ont jamais voulu et ne veulent toujours pas d’un conflit internationalisé raidit son attitude à leur égard. A Washington, lui et Radford opposent un refus sec aux demandes françaises. L’amiral veut obtenir au plus vite un accord formel sur le rôle politique et militaire des Américains en Indochine. Ces derniers savent que les Français qui ne comptent plus sur eux négocient secrètement avec le VM : ils entendent lâcher la totalité du Tonkin sans même conserver une enclave autour de Haïphong. Or les Américains n’acceptent pas ce fait. C’est ce qui motivera en partie leur refus de signer les accords (Valette, 1994, pp. 347-348). Sur la question du maintien d’enclaves au Nord, Mendès France, pas plus que son prédécesseur, ne cèdera.
Ouverture à l’Assemblée nationale d’un vaste débat sur le sort de l’Indochine. Il donne lieu à des échanges à couteaux tirés entre Laniel, Bidault et Mendès France. Ces débats aboutiront à la chute du gouvernement le 12 (Elgey, 2018, pp. 790-791).




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10 juin 54 : A Genève, poursuivant sa proposition du 25 mai, la délégation n-v présente secrètement aux Français un partage militaire provisoire de manière à amorcer une coopération ultérieure entre la R.D.V.N. et la France. Ce qui permettrait à cette dernière de conserver ses positions essentielles en Indochine (au Sud), sans avoir besoin de recourir à l’aide américaine (Devillers, 1988, p. 364).
 
10 juin 54 : A Genève, poursuivant sa proposition du 25 mai, la délégation n-v présente secrètement aux Français un partage militaire provisoire de manière à amorcer une coopération ultérieure entre la R.D.V.N. et la France. Ce qui permettrait à cette dernière de conserver ses positions essentielles en Indochine (au Sud), sans avoir besoin de recourir à l’aide américaine (Devillers, 1988, p. 364). Au soir, le ministre de la Défense nationale de la R.D.V.N. Ta Quang Buu reçoit discrètement le colonel Brébillon. Il envisage la possibilité d’un partage du Vietnam à la coréenne avec une coupure entre les deux zones aux alentours d’Hué (Elgey, 2018, pp. 788-789).  


Ély part pour Hanoi. Il fait escale à Nha Trang et Tourane pour rencontrer les dirigeants civils et militaires locaux. Il arrive à Hanoi en fin d’après-midi. Après les officialités d’usage, il rencontre Salan et Cogny (commandant des forces françaises au Tonkin) (Ély, 1964, p. 165).
Ély part pour Hanoi. Il fait escale à Nha Trang et Tourane pour rencontrer les dirigeants civils et militaires locaux. Il arrive à Hanoi en fin d’après-midi. Après les officialités d’usage, il rencontre Salan et Cogny (commandant des forces françaises au Tonkin) (Ély, 1964, p. 165).
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11 juin 54 : Le sous-secrétaire d’État américain Thurston Morton précise la position américaine en déclarant : « Les États-Unis ne seront pas partie à un accord fondé sur l’apaisement, et ils ne reconnaîtront jamais la légitimité d’un contrôle communiste sur n’importe quelle fraction de l’Asie du Sud-Est, pas plus qu’ils n’ont reconnu le contrôle communiste sur la Corée du Nord. » (cité ''in'' Chaffard, 1969, p. 173)
11 juin 54 : Frédéric Dupont (États associés) est informé de la teneur des discussions de la veille entre le colonel Brébisson et Ta Quang Buu sur la partition du Vietnam. Il entend en informer le président de la République Coty, Laniel et les présidents des Affaires étrangères des Assemblées. Il estime que le débat sur l’Indochine qui a lieu au Palais-Bourbon depuis le 9 doit être ajourné. Bidault, plus que jamais opposé à l’idée de partition, évince Dupont (Elgey, 2018, pp. 789-790).
 
Le sous-secrétaire d’État américain Thurston Morton précise la position américaine en déclarant : « Les États-Unis ne seront pas partie à un accord fondé sur l’apaisement, et ils ne reconnaîtront jamais la légitimité d’un contrôle communiste sur n’importe quelle fraction de l’Asie du Sud-Est, pas plus qu’ils n’ont reconnu le contrôle communiste sur la Corée du Nord. » (cité ''in'' Chaffard, 1969, p. 173)


De Los Angeles, Dulles continue à manier le bâton (et le bluff) à l’égard de la Chine en déclarant que toute agression ouverte de la Chine en Asie du Sud-Est serait considérée comme une atteinte à la sécurité nationale des États-Unis et appellerait à une riposte américaine (Marangé, 2012, p. 225).
De Los Angeles, Dulles continue à manier le bâton (et le bluff) à l’égard de la Chine en déclarant que toute agression ouverte de la Chine en Asie du Sud-Est serait considérée comme une atteinte à la sécurité nationale des États-Unis et appellerait à une riposte américaine (Marangé, 2012, p. 225).
Pour autant, une ferme notification américaine est envoyée au gouvernement Laniel vacillant et presque moribond : « Le gouvernement des États-Unis entend, jusqu’à l’issue des négociations en cours, conserver sa liberté d’action. Il souhaite en particulier qu’aucune déclaration devant le Parlement n’ait pour résultat d’engager moralement les États-Unis sans leur assentiment exprès. » (cité ''in'' Elgey, 2018, p. 787)


Robert Guillain du journal ''Le Monde'', moins enthousiaste que par le passé, dénonce dans un article au vitriol intitulé « L’Indochine au secret » la chape de la censure et se fait soudain plus critique que par la passé lorsqu’il faisait l’éloge du camp retranché de Dien Bien Phu : « Les autorités civiles et militaires sur place n’ont jamais eu de politique de l’information : elles ne connaissent que la police de l’information. Ne fournir à la presse qu’un tableau partiel de la situation, toujours favorable, souvent mensonger ; exiger d’elle qu’elle diffuse les mythes de la pensée officielle […] Avant tout cacher les échecs, nier les erreurs, n’avouer aucune faute. » (cité ''in'' Ruscio, 1985, p. 206 ; ''Le Monde'' du 11 juin 1954)
Robert Guillain du journal ''Le Monde'', moins enthousiaste que par le passé, dénonce dans un article au vitriol intitulé « L’Indochine au secret » la chape de la censure et se fait soudain plus critique que par la passé lorsqu’il faisait l’éloge du camp retranché de Dien Bien Phu : « Les autorités civiles et militaires sur place n’ont jamais eu de politique de l’information : elles ne connaissent que la police de l’information. Ne fournir à la presse qu’un tableau partiel de la situation, toujours favorable, souvent mensonger ; exiger d’elle qu’elle diffuse les mythes de la pensée officielle […] Avant tout cacher les échecs, nier les erreurs, n’avouer aucune faute. » (cité ''in'' Ruscio, 1985, p. 206 ; ''Le Monde'' du 11 juin 1954)
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12 juin 54 : '''Chute du gouvernement Laniel mis en minorité. Mendès France est appelé par René Coty''' (De Folin, 1993, p. 278). Il marque aussitôt sa différence en refusant de négocier la composition de son futur gouvernement avec l'état-major des partis politiques, comme c'était l'usage depuis 1946. Par ailleurs, il refusera de comptabiliser les 99 voix communistes pour s'assurer de la majorité nécessaire à son investiture, gardant ainsi les mains libres vis-à-vis, selon lui, d'un parti inféodé à Moscou. Le départ de Bidault (Affaires étrangères) va débloquer la situation.
12 juin 54 : '''Chute du gouvernement Laniel mis en minorité. Mendès France est appelé par René Coty le 13''' (Elgey, 2018, p. 797). Il marquera aussitôt sa différence en refusant de négocier la composition de son futur gouvernement avec l'état-major des partis politiques, comme c'était l'usage depuis 1946. Par ailleurs, il refusera de comptabiliser les 99 voix communistes pour s'assurer de la majorité nécessaire à son investiture, gardant ainsi les mains libres vis-à-vis, selon lui, d'un parti inféodé à Moscou. Le départ de Bidault (Affaires étrangères) va débloquer la situation.


Malgré les mises en garde américaines (voir 30 mai, 1<sup>er</sup>, 2 et 10 juin), Maurice Schumann (secrétaire d’État aux Affaires étrangères) conserve toujours l’espoir vain d’une intervention américaine. Pour lui, « l’effet [de cette décision] sur les relations franco-américaines serait catastrophique. » (De Folin, 1993, p. 269)
Malgré les mises en garde américaines (voir 30 mai, 1<sup>er</sup>, 2 et 10 juin), Maurice Schumann (secrétaire d’État aux Affaires étrangères) conserve toujours l’espoir vain d’une intervention américaine. Pour lui, « l’effet [de cette décision] sur les relations franco-américaines serait catastrophique. » (De Folin, 1993, p. 269)
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L’évacuation des populations ne peut se faire que par voie aérienne ou maritime, en 2 vagues. La première comprend un total de 330 000 personnes qui sont évacuées entre le cessez-le feu et l’évacuation d’Hanoï (117 000 personnes sont évacuées par voie aérienne, 103 000 par voie maritime). De son côté, la marine américaine évacue 110 000 habitants de la zone du delta du Fleuve Rouge. La seconde vague intervient à partir d’octobre 1954 et s’entendra jusqu’en mai 1955. Au total, on estime le nombre de déplacés entre 800 000 et 1 000 000, estimation haute (Cadeau, 2010, pp. 6-7). Lansdale en est le l’instigateur et le coordinateur. Les bâtiments de la 7<sup>e</sup> flotte évacuent des villages entiers. 65 % des catholiques émigrent vers le Sud. Le gouvernement des U.S.A. consacrera 93 millions de dollars pour leur installation entre 1955 et 1956. Cet afflux de réfugiés constitue assurément un capital électoral pour Diem (Sheenhan, 1990, p. 173). Au sud du 17<sup>e</sup> parallèle, les réfugiés sont pris en charge par les S-V aidés par les Français.
L’évacuation des populations ne peut se faire que par voie aérienne ou maritime, en 2 vagues. La première comprend un total de 330 000 personnes qui sont évacuées entre le cessez-le feu et l’évacuation d’Hanoï (117 000 personnes sont évacuées par voie aérienne, 103 000 par voie maritime). De son côté, la marine américaine évacue 110 000 habitants de la zone du delta du Fleuve Rouge. La seconde vague intervient à partir d’octobre 1954 et s’entendra jusqu’en mai 1955. Au total, on estime le nombre de déplacés entre 800 000 et 1 000 000, estimation haute (Cadeau, 2010, pp. 6-7). Lansdale en est le l’instigateur et le coordinateur. Les bâtiments de la 7<sup>e</sup> flotte évacuent des villages entiers. 65 % des catholiques émigrent vers le Sud. Le gouvernement des U.S.A. consacrera 93 millions de dollars pour leur installation entre 1955 et 1956. Cet afflux de réfugiés constitue assurément un capital électoral pour Diem (Sheenhan, 1990, p. 173). Au sud du 17<sup>e</sup> parallèle, les réfugiés sont pris en charge par les S-V aidés par les Français.
22 juin 54 : A Genève, première rencontre entre les chefs des délégations française et vm depuis la formation du gouvernement Mendès France. Malgré ce changement, Chauvel demeure à son poste de négociateur de la partie française. Mendès a prononcé son éloge à l’Assemblée nationale. Le dialogue reprend (Elgey, 2018, pp. 828-829).




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Le sous-secrétaire d’État américain Bedell Smith fait un rapport pessimiste à Dulles (qui s’est retiré dès le début de la conférence) : mauvais partage du Vietnam, un Laos à moitié communiste, un contrôle international inefficace et des élections qui, si elles ont lieu dans l’immédiat, seront probablement remportées dans l’immédiat à 80 % des voix par HCM. Il préconise que les U.S.A. n’aient à Genève qu’un rôle de simples observateurs, se dissociant ainsi du résultat des négociations (De Folin, 1993, p. 283).
Le sous-secrétaire d’État américain Bedell Smith fait un rapport pessimiste à Dulles (qui s’est retiré dès le début de la conférence) : mauvais partage du Vietnam, un Laos à moitié communiste, un contrôle international inefficace et des élections qui, si elles ont lieu dans l’immédiat, seront probablement remportées dans l’immédiat à 80 % des voix par HCM. Il préconise que les U.S.A. n’aient à Genève qu’un rôle de simples observateurs, se dissociant ainsi du résultat des négociations (De Folin, 1993, p. 283).


Rencontre entre Zhou Enlaï et Mendès France à Berne à l’ambassade de France sur un conseil de Jean Chauvel. Le premier préconise, à l’opposé des souhaits du VM, de privilégier les questions militaires sur les questions politiques liées à la partition. C’est ce que demandent les Français qui veulent obtenir un cessez-le-feu et remettre à plus tard cet aspect épineux du problème. Tchou se dit prêt à reconnaître la partition du Vietnam (et donc le gouvernement de Bao Daï), position là encore à l’opposé de celle du VM. Dulles qui a pratiqué jusque-là la politique de la chaise vide à Genève est mis au courant par son adjoint, Bedell Smith. Il se contente d’afficher un silence méprisant à l’égard des concessions chinoises, ce que révèleront ultérieurement les ''Pentagon Papers'' (Nguyen Phu Duc, 1996, pp. 103-104 ; Roussel, 2007, pp. 238-239 ; Chauvel, 1973, pp. 74-75).
Rencontre entre Zhou Enlaï et Mendès France à Berne à l’ambassade de France sur un conseil de Jean Chauvel. Le premier préconise, à l’opposé des souhaits du VM, de privilégier les questions militaires sur les questions politiques liées à la partition. C’est ce que demandent les Français qui veulent obtenir un cessez-le-feu et remettre à plus tard cet aspect épineux du problème. Le ministre des Affaires étrangères chinois se dit prêt à reconnaître la partition du Vietnam (et donc le gouvernement de Bao Daï), position là encore à l’opposé de celle du VM. Sa principale préoccupation est d’éviter une internationalisation du conflit et de voir les Américains prendre le relai des Français. Dulles qui a pratiqué jusque-là la politique de la chaise vide à Genève est mis au courant par son adjoint, Bedell Smith. Il se contente d’afficher un silence méprisant à l’égard des concessions chinoises, ce que révèleront ultérieurement les ''Pentagon Papers'' (Nguyen Phu Duc, 1996, pp. 103-104 ; Roussel, 2007, pp. 238-239 ; Chauvel, 1973, pp. 74-75).


Prémisses de l’opération ''Auvergne'' (décidée de Paris par Ély, nouveau commandant en chef et commissaire général) : évacuation des matériels lourds, des familles de fonctionnaires et de militaires, des civils d’une partie du Tonkin vers le Sud, en toute discrétion par voie d’eau terrestre ou maritime (Gras, 1979, p. 573).
Prémisses de l’opération ''Auvergne'' (décidée de Paris par Ély, nouveau commandant en chef et commissaire général) : évacuation des matériels lourds, des familles de fonctionnaires et de militaires, des civils d’une partie du Tonkin vers le Sud, en toute discrétion par voie d’eau terrestre ou maritime (Gras, 1979, p. 573).
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​​28 juin 54 : Réunion d’un Comité de défense à Paris. Ély y participe. Il est depuis longtemps favorable à l’envoi du contingent en Indochine, y compris lorsqu’il était chef d’état-major des Armées. Le nouveau ministre de la Défense, Koenig, a promis de le soutenir sur ce point et Mendès France n’a pas écarté cette hypothèse en cas d’échec à Genève. Ély présente aux membres du comité une carte du Tonkin fournie par Cogny qui montre le « pourrissement » du Delta. Le document impressionne. Puis il aborde la question des renforts et demande l’envoi de deux nouvelles divisions. Le Comité décide de saisir le conseil des ministres qui doit soumettre au parlement la question de l’engagement du contingent avant le 20 juillet (Ély, 1964, pp. 177-179).
​​28 juin 54 : Réunion d’un Comité de défense à Paris. Ély y participe. Il est depuis longtemps favorable à l’envoi du contingent en Indochine, y compris lorsqu’il était chef d’état-major des Armées. Le nouveau ministre de la Défense, Koenig, a promis de le soutenir sur ce point et Mendès France n’a pas écarté cette hypothèse en cas d’échec à Genève. Ély présente aux membres du comité une carte du Tonkin fournie par Cogny qui montre le « pourrissement » du Delta. Le document impressionne. Puis il aborde la question des renforts et demande l’envoi de deux nouvelles divisions. Le Comité décide de saisir le conseil des ministres qui doit soumettre au parlement la question de l’engagement du contingent avant le 20 juillet (Ély, 1964, pp. 177-179).
​​A Genève, les négociations buttent sur l’emplacement d’une éventuelle ligne de démarcation. Les Vietnamiens évoquent deux zones de regroupement entre le 13<sup>e</sup> et le 14<sup>e</sup> parallèle, au point de rencontre entre le Vietnam, le Laos et le Cambodge. Les Français jugent cette annonce totalement inacceptable. Ils indiquent que les discussions à partir de cette base deviennent inutiles (Elgey, 2018, p. 832).  


'''Ély déclenche de Paris l’opération ''Auvergne''''' sans en référer à Mendès France comme l’autorisent ses attributions, parce que le temps presse et que l’opération doit demeurer secrète (Ély, 1964, p. 182). C’est aussi une opération d’intoxication du VM qui se déroule durant les négociations de Genève : là où le VM pense à un simple regroupement des forces françaises et des populations civiles, on opère en fait un vaste repli sur 3 axes divergents nord, sud et est (voir croquis 5 ''in'' Ély, 1964, hors-texte). Les opérations ont lieu par voies maritime, fluviale et terrestre sous la direction de Cogny et Salan.
'''Ély déclenche de Paris l’opération ''Auvergne''''' sans en référer à Mendès France comme l’autorisent ses attributions, parce que le temps presse et que l’opération doit demeurer secrète (Ély, 1964, p. 182). C’est aussi une opération d’intoxication du VM qui se déroule durant les négociations de Genève : là où le VM pense à un simple regroupement des forces françaises et des populations civiles, on opère en fait un vaste repli sur 3 axes divergents nord, sud et est (voir croquis 5 ''in'' Ély, 1964, hors-texte). Les opérations ont lieu par voies maritime, fluviale et terrestre sous la direction de Cogny et Salan.

Dernière version du 19 avril 2026 à 18:03

Juin 54 : Début d’immiscion des Américains dans les affaires indochinoises : envoi par les Américains de l’équipe de l’O.S.S. dirigée par le colonel Lansdale contre le Vietminh. Elle est chargée d’opérer des actions de sabotage et de contre-guérilla. Les États-Unis entrent progressivement dans le conflit franco-vietnamien mais sous le sceau de leurs services secrets.

Les N-V renforcent la division 308 (voir 6 juin 1948), fleuron de l’Armée populaire n-v (Ruscio, 1992, p. 136).


1er juin 54 : L’assistant spécial du président américain pour les affaires de sécurité nationale, le général Cutler, mesure les errements de l’ambassadeur Dillon à Paris (voir 30 mai) et réagit en se demandant si ce dernier a bien compris la position de son gouvernement. Il demande à Eisenhower de clarifier les choses à l’égard des Français (De Folin, 1993, p. 269).

Arrivée à Saigon du colonel de l’armée de l’air Edward G. Lansdale (Le dossier du Pentagone, 1971, p. 82). Ce futur soutien indéfectible de Diem servira de modèle à Graham Greene dans son roman Un Américain bien tranquille. Fort de son expérience aux Philippines, il initie d’entrée l’armée s-v à la guerre psychologique et à la propagation de rumeurs visant à déstabiliser le VM (Le dossier du Pentagone, 1971, pp. 81-85). Selon un rapport daté du 30 juin, il est aussi membre de l’O.S.S. (Le dossier du Pentagone, 1971, pp. 43-44). Il crée la Saigon Military Mission (S.M.M.) qui a l’allure d’une véritable officine de barbouzes (Le dossier du Pentagone, 1971, pp. 81-94).

Eisenhower confie à l’un de ses assistants au C.N.S., le général Robert Cutler : « Les États-Unis ne doivent en aucun cas s’engager seuls à soutenir le colonialisme français. Toute action unilatérale des États-Unis dans des situations de ce genre nous serait fatale. » (cité in Wainstock, Miller, 2019, p. 166)


2 juin 54 : Dulles (secrétaire d’État) enjoint à l’ambassadeur Dillon à Paris de clarifier une fois pour toutes les choses avec les Français (De Folin, 1993, p. 269).


3 juin 54 : Le général Ély,  chef d’état-major des Forces armées, est nommé aux postes de commissaire général à Saigon (en remplacement de Dejean et jusqu’au 2 juin 1955) et de commandant en chef (en remplacement de Navarre) (De Folin, 1993, p. 27). C’est donc le retour à une réunification des deux fonctions qu’avait préconisée Ély à son retour de mission, après en être tombé d’accord avec Navarre à Saigon (voir 22 mai). Juin a à nouveau décliné le poste. Selon Ély, Koenig aurait peut-être été sollicité mais a également décliné l’offre (Ély, 1964, p. 151).

Ély n’a jamais exercé aucun commandement opérationnel et considère cette nomination « comme la plus grande tuile de sa carrière ». Dans ses mémoires, il est toutefois beaucoup plus circonspect : « On me désignait à des fonctions pour lesquelles je me considérais beaucoup moins préparé. J’exposai mes scrupules à M. Pleven, puis devant son insistance, je m’inclinai [...] [Pleven] m’annonça que le choix du gouvernement s’était porté sur moi. Ce fut une grande surprise ; jamais cette éventualité n’avait frôlé mon esprit […] » Avec une certaine naïveté (feinte ?), il ajoute plus loin : « En désignant le chef d’État-major général, le gouvernement entendait marquer l’importance qu’il attribuait à l’Indochine. » (Ély, 1964, pp. 152-153) Fidèle aux directives gouvernementales reçues le 18 mai et empreint de pessimisme, il demeure, malgré ses discussions avec Navarre (voir 18 mai), un adepte du repli au Nord (Gras, 1979, p. 571). De Chevigné (secrétaire d’État à la Défense) informe Salan que Valluy (en poste à Washington à l’O.N.U.) pourrait devenir un second commandant en chef adjoint. L’information est fausse, le secrétaire d’État n’ayant même pas été mis au courant de la nomination d’Ély… Salan sera donc le seul adjoint d’Ély (Salan 2, 1971, p. 425).

Alors que depuis début mai le Cabinet impérial et Bao Daï protestent contre le projet non avoué de partition du Vietnam, signature d’un nième traité d’indépendance du Vietnam et d’association avec la France entre Laniel et Buu Loc. Il satisfait le souhait des élites (voir 20 mai) qui entendent rencontrer Bao Daï puis se rendre à Genève et veulent la conclusion d’un pacte de défense du Sud-Est asiatique contre le communisme que garantiraient les Américains. Ce traité reconnaît une indépendance totale du pays : la France renonce à toutes les compétences qu’elle conservait en matière administrative et de défense ; le Vietnam devient un sujet de droit international à part entière. En contrepartie, le Vietnam accepte (une nième fois…) de s’associer à la France au sein de l’Union française. La portée de ce traité sera remise sous peu en cause par les résultats des négociations de Genève quant à la partition. Craignant des troubles au sein des unités vietnamiennes, Cogny demande à Dejean (haut-commissaire) de publier un communiqué démentant toute éventualité de partage, ce qu’avait laissé entendre Bidault le 1er mai devant un délégué vietnamien de Genève (Valette, 1994, p. 342).


4 juin 54 : Le président du Conseil Laniel et le chef du gouvernement vietnamien Buu Loc (en fin de mandat, voir 6 juin) paraphent deux traités. Le premier « reconnaît [une fois de plus…] le Vietnam comme un État pleinement indépendant et souverain investi de toutes les compétences reconnues par le droit international ». Le second affirme « la volonté de la France et du Vietnam de s’associer librement au sein de l’Union française. » Bien qu’opposé au second traité, Bao Daï ne conteste pas la chose, du moins dans l’immédiat (De Folin, 1993, p. 260). Nouveau coup de bluff français, ces deux traités ne seront jamais ni signés ni même ratifiés.


5 juin 54 : Le commissaire-général Dejean et le général Navarre sont rappelés à Paris. Le général Ély remplace Navarre et cumule désormais les fonctions de commissaire-général et de commandant en chef en Indochine. Le général Salan est son adjoint. Le maréchal Juin a au préalable à nouveau décliné l’offre. Ély part sans le moindre enthousiasme mais accepte par sens du devoir.

Salan est reçu par Édouard-Frédéric Dupont qui vient de prendre le portefeuille des États associés. Le général préconise une rétractation du dispositif français vers la Cochinchine qui est validée par le tout nouveau secrétaire d’État (Salan 2, 1971, p. 426).


6 juin 54 : Ély s’envole de Paris pour Saigon en toute discrétion. Il est attendu à Orly par la maréchale De Lattre, le nouveau commissaire général et commandant en chef en Indochine ayant été le subordonné de son mari lorsqu’il exerçait les fonctions d’Inspecteur général des Armées (Ély, 1964, pp. 152-153).

Alors que l’ambassadeur américain Dillon à Paris et le général Bedell Smith à Genève ont laissé miroiter une intention formelle du gouvernement américain de s’engager en Indochine, le ton est tout à fait différent aux États-Unis. Le général Valluy, représentant à délégation française à l’O.T.A.N. participant aux pourparlers militaires exploratoires du Staff Agency, constate que les Américains n’ont nullement l’intention d’envoyer des troupes au sol en Indochine (Elgey, 2018, p. 786). L’entente franco-américaine demeure toujours aussi vague que pleine de quiproquos.

A Genève, les délégations communistes sont de moins en moins dupes à l’égard de l’épouvantail d’une intervention américaine en Indochine brandi jusqu’alors par Bidault (Elgey, 2018, p. 787).



7 juin 54 : Dulles comprend que les Français n’ont jamais voulu et ne veulent toujours pas d’un conflit internationalisé. D’où un raidissement de son attitude (voir 9 juin) (Valette, 1994, p. 347). L’ambassadeur à Washington Henri Bonnet le rencontre. Dans une conversation « aussi vive qu’amicale », Dulles a l’impression que la France veut « avoir une option sur le déclanchement d’une action américaine et, si les choses vont mal à Genève ou en Indochine, appeler à la rescousse les forces de son alliée à sa convenance et à l’heure de son choix […] Les États-Unis ne peuvent se prêter à ce jeu. » (Elgey, 2018, p.786)




8 juin 54 : Arrivée d’Ély à Saigon à 8 h 00. Il prend ses fonctions le 8 à minuit en remplacement de Navarre et Dejean. L’ex-commandant en chef demeure toujours très réticent à l’égard des directives gouvernementales de retrait (voir 18 mai). Il demeure trop optimiste au goût d’Ély mais, selon lui, la situation s’est encore améliorée par rapport au moment de la visite du général en mai. Le nouveau commandant en chef qui pense être souvent absent nomme Salan commissaire-général et commandant en chef par intérim pour toutes les armes (jusqu’au 6 octobre 1954).

Ély demeure à Saigon les 8 et 9 : il nomme Bordaz au poste de chef de son cabinet civil, le colonel Brohon au poste de directeur de son cabinet militaire. Il rencontre le président du Conseil Buu Loc (démissionnaire), le ministre de la Défense Quat et le général Nguyen Van Hinh chargé de mettre sur pied l’armée vietnamienne. Ély a une entrevue avec le général O’Daniel du M.A.A.G. Il précise dans ses mémoires : « Je lui rappelai que je ne concevais son action que sous l’autorité du commandant en chef aux décisions duquel il devait se conformer. Il connaissait mon opinion sur ce point depuis le mois de mai. » (Ély, 1964, p. 163). En fait, des tensions existent entre la Mission américaine et les Français depuis sa création (voir 10 octobre 1950). Toujours plein d’illusions et empreint d’une certaine forme de naïveté, Ély considère que les futurs accords conclus à Genève, si l’on s’en tient au texte, vont lui donner en Indochine « un régime privilégié par rapport aux États-Unis. » Selon lui, « la France possédait et possède seule le droit d’apporter en permanence une aide militaire sous la forme de troupes ou de cadres instructeurs. » (Ély, 1964, pp. 271-272) Mais il ne sait pas encore que les Américains vont se garder de ratifier les accords de Genève.

Salan se rend immédiatement à Hanoi pour rencontrer Cogny (commandant des forces françaises au Tonkin). Ce dernier lui exprime ses craintes concernant un projet d’attaque en tenaille du VM qui viserait la route entre Hanoi et Haïphong. Ély les rejoint et valide un repli sur cette zone considérée comme un axe vital en cas d’une évacuation du Tonkin vers la Cochinchine. On prévoit d’évacuer Nam Dinh et la zone des Évêchés et les ordres de Paris sont clairs, il faut avant tout préserver le corps expéditionnaire (Salan 2, 1971, pp. 426-427).

Dulles déclare à nouveau que « les États-Unis n’envisagent pas d’action unilatérale tant que la Chine communiste n’intervient pas ouvertement. » (Nguyen Phu Duc, 1996, p. 46).

Dejean a eu vent par le biais de l’épouse du général Nguyen Van Hinh (qui n’est autre que la belle fille de l’ancien président du Conseil, Nguyen Van Tam) d’un projet de coup d’État fomenté par les Américains. Il vise à promouvoir son mari et des personnalités énergiques pour sauver le S-V et contraindre Bao Daï à se retirer. Mais le commandant en chef de l’armée nationale aurait refusé (Valette, 1994, p. 344) C’est l’ébauche d’une longue pratique de complots plus ou moins aboutis qui vont empoisonner la vie politique du S-V jusqu’à sa chute en 1975.


9 juin 54 : Dulles ayant compris que les Français n’ont jamais voulu et ne veulent toujours pas d’un conflit internationalisé raidit son attitude à leur égard. A Washington, lui et Radford opposent un refus sec aux demandes françaises. L’amiral veut obtenir au plus vite un accord formel sur le rôle politique et militaire des Américains en Indochine. Ces derniers savent que les Français qui ne comptent plus sur eux négocient secrètement avec le VM : ils entendent lâcher la totalité du Tonkin sans même conserver une enclave autour de Haïphong. Or les Américains n’acceptent pas ce fait. C’est ce qui motivera en partie leur refus de signer les accords (Valette, 1994, pp. 347-348). Sur la question du maintien d’enclaves au Nord, Mendès France, pas plus que son prédécesseur, ne cèdera.

Ouverture à l’Assemblée nationale d’un vaste débat sur le sort de l’Indochine. Il donne lieu à des échanges à couteaux tirés entre Laniel, Bidault et Mendès France. Ces débats aboutiront à la chute du gouvernement le 12 (Elgey, 2018, pp. 790-791).




10 juin 54 : A Genève, poursuivant sa proposition du 25 mai, la délégation n-v présente secrètement aux Français un partage militaire provisoire de manière à amorcer une coopération ultérieure entre la R.D.V.N. et la France. Ce qui permettrait à cette dernière de conserver ses positions essentielles en Indochine (au Sud), sans avoir besoin de recourir à l’aide américaine (Devillers, 1988, p. 364). Au soir, le ministre de la Défense nationale de la R.D.V.N. Ta Quang Buu reçoit discrètement le colonel Brébillon. Il envisage la possibilité d’un partage du Vietnam à la coréenne avec une coupure entre les deux zones aux alentours d’Hué (Elgey, 2018, pp. 788-789).

Ély part pour Hanoi. Il fait escale à Nha Trang et Tourane pour rencontrer les dirigeants civils et militaires locaux. Il arrive à Hanoi en fin d’après-midi. Après les officialités d’usage, il rencontre Salan et Cogny (commandant des forces françaises au Tonkin) (Ély, 1964, p. 165).

Dulles annonce à l’ambassadeur de France à Washington Henri Bonnet « que la discussion relative aux marines est, à l’heure actuelle, vaine et sans objet. » (voir avril). Il n’y aura donc pas d’intervention des troupes américaines au Vietnam. Le général De Brébisson, conseiller militaire de la délégation française à Genève, qualifiera d’ailleurs ce projet « d’irréel » (De Folin, 1993, p. 268). Dulles ajoute qu’il ne peut « donner un chèque en blanc tant que le doute sur les intentions profondes du gouvernement français n’aura pas été dissipé. » (De Folin, 1993, p. 270)

Le même jour, Eisenhower fait à nouveau savoir qu’il n’y aura pas d’intervention américaine sans autorisation du Congrès. Il sait que celui-ci est plus que réticent à toute intervention extérieure après les déboires de la guerre de Corée (Nguyen Phu Duc, 1996, p. 46).

A Genève, la journée est difficile. Molotov accuse les États-Unis d’entraver les négociations de paix et de vouloir intervenir militairement dans le conflit vietnamien. Anthony Eden, d’habitude modéré, dénonce « l’agression » du VM au Cambodge et au Laos et se prononce pour l’évacuation rapide des troupes de ces deux pays (voir 16 juin) (Marangé, 2012, pp. 224-225).


10 – 11 juin 54 : Navarre et Dejean font leur tournée d’adieu durant 2 jours au Cambodge puis au Laos. La réception est particulièrement chaleureuse dans ce dernier pays qui considère que la bataille de Dien Bien Phu l’a sauvé (Navarre, 1979, p. 393)


10 – 20 juin 54 : Donnant raison à Navarre qui sait que les troupes ennemies ont été lourdement affectées après Dien Bien Phu, le VM replie les divisions vietminh 308, 312 et la division lourde 351 dans la région Yen Bay-Phu Tho-Taï Nguyen afin qu’elles puissent se reconstituer. Les divisions 316 et 304 se replient quant à elle dans la région de Than Hoa (Navarre, 1956, p. 263).


11 juin 54 : Frédéric Dupont (États associés) est informé de la teneur des discussions de la veille entre le colonel Brébisson et Ta Quang Buu sur la partition du Vietnam. Il entend en informer le président de la République Coty, Laniel et les présidents des Affaires étrangères des Assemblées. Il estime que le débat sur l’Indochine qui a lieu au Palais-Bourbon depuis le 9 doit être ajourné. Bidault, plus que jamais opposé à l’idée de partition, évince Dupont (Elgey, 2018, pp. 789-790).

Le sous-secrétaire d’État américain Thurston Morton précise la position américaine en déclarant : « Les États-Unis ne seront pas partie à un accord fondé sur l’apaisement, et ils ne reconnaîtront jamais la légitimité d’un contrôle communiste sur n’importe quelle fraction de l’Asie du Sud-Est, pas plus qu’ils n’ont reconnu le contrôle communiste sur la Corée du Nord. » (cité in Chaffard, 1969, p. 173)

De Los Angeles, Dulles continue à manier le bâton (et le bluff) à l’égard de la Chine en déclarant que toute agression ouverte de la Chine en Asie du Sud-Est serait considérée comme une atteinte à la sécurité nationale des États-Unis et appellerait à une riposte américaine (Marangé, 2012, p. 225).

Pour autant, une ferme notification américaine est envoyée au gouvernement Laniel vacillant et presque moribond : « Le gouvernement des États-Unis entend, jusqu’à l’issue des négociations en cours, conserver sa liberté d’action. Il souhaite en particulier qu’aucune déclaration devant le Parlement n’ait pour résultat d’engager moralement les États-Unis sans leur assentiment exprès. » (cité in Elgey, 2018, p. 787)

Robert Guillain du journal Le Monde, moins enthousiaste que par le passé, dénonce dans un article au vitriol intitulé « L’Indochine au secret » la chape de la censure et se fait soudain plus critique que par la passé lorsqu’il faisait l’éloge du camp retranché de Dien Bien Phu : « Les autorités civiles et militaires sur place n’ont jamais eu de politique de l’information : elles ne connaissent que la police de l’information. Ne fournir à la presse qu’un tableau partiel de la situation, toujours favorable, souvent mensonger ; exiger d’elle qu’elle diffuse les mythes de la pensée officielle […] Avant tout cacher les échecs, nier les erreurs, n’avouer aucune faute. » (cité in Ruscio, 1985, p. 206 ; Le Monde du 11 juin 1954)


11 - 12 juin 54 : Ély se rend sur le terrain au Tonkin pour rencontrer les commandants locaux (général Agostini, colonel Vanuxem). Il survole la ceinture fortifiée de Haïphong puis se rend dans la ville. Il sait qu’il ne peut laisser en dehors du Delta utile les seules troupes de l’A.N.V. car il les estime incapables de faire face aux meilleures troupes du VM (Ély, 1964, pp. 165-166).

Arrivée à Saigon de 3 télégrammes émanant de Bidault (Affaires étrangères) : le premier cherche à connaître les impressions du nouveau commandant en chef, le second fait état des relations entre militaires français et membres de la commission militaire vietminh sur la question du cessez-le-feu et du futur partage (protection de la zone dite des Évêchés), un troisième signale l’attitude offensive du VM et la question de la protection du corps expéditionnaire. Ély est alors pris entre deux feux : Genève et le Tonkin. Il répond à Bidault : la partition du Vietnam est « sagesse » mais à condition que les U.S.A. l’entérinent ; il faut conserver Hanoi (quitte à s’y battre) et Haïphong le plus longtemps possible. Cogny (commandant les forces françaises au Tonkin) se range à contrecœur au repli sur le Delta utile (Hanoi-Haïphong) prévu pour le 20 juin (Ély, 1964, pp. 166-169).


12 juin 54 : Chute du gouvernement Laniel mis en minorité. Mendès France est appelé par René Coty le 13 (Elgey, 2018, p. 797). Il marquera aussitôt sa différence en refusant de négocier la composition de son futur gouvernement avec l'état-major des partis politiques, comme c'était l'usage depuis 1946. Par ailleurs, il refusera de comptabiliser les 99 voix communistes pour s'assurer de la majorité nécessaire à son investiture, gardant ainsi les mains libres vis-à-vis, selon lui, d'un parti inféodé à Moscou. Le départ de Bidault (Affaires étrangères) va débloquer la situation.

Malgré les mises en garde américaines (voir 30 mai, 1er, 2 et 10 juin), Maurice Schumann (secrétaire d’État aux Affaires étrangères) conserve toujours l’espoir vain d’une intervention américaine. Pour lui, « l’effet [de cette décision] sur les relations franco-américaines serait catastrophique. » (De Folin, 1993, p. 269)


12 – 13 juin 54 : Ély produit une directive qui préconise de se préparer à une vaste manœuvre de rétractation du dispositif français et à un regroupement des forces franco-vietnamiennes dans la zone sud du Delta (zone des Évêchés). Ce sont les prémices de la future opération Auvergne qui, initialement, doit démarrer le 20 mais sera reportée au 30 sur demande de Cogny (commandant des forces françaises au Tonkin) (Cadeau, 2019, p. 509).

Organisation d’un nouveau rassemblement pour la paix au Vel’d’Hiv. Les manifestations, à l’origine de caractère général, se focalisent de plus en plus sur le Vietnam alors que la Conférence de Genève piétine toujours. Selon les manifestants, elle doit absolument aboutir. Une nouvelle journée d’action est prévue pour le 11 juillet (Ruscio, 1985, p. 306).


12 – 14 juin 54 : Navarre, sur le départ, prend congé du chef du gouvernement Buu Loc (Bao Daï est en France et s’apprête à le congédier), du ministre de la Défense, le docteur Quat, et du chef d’état-major général de l’armée vietnamienne, le général Hinh (Navarre, 1979, pp. 396-397).


13 juin 54 : Ély se rend au Laos à Louang Prabang. Il est accueilli par le colonel de Crèvecœur, Bréal (haut-commissaire) et le roi. Côté autorités laotiennes, l’accueil est froid. Ély attribue cette attitude au fait que son prédécesseur, Navarre, était ressenti comme le défenseur du pays alors que ce n’est pas forcément son cas. Puis il arrive en fin d’après-midi au Cambodge de Sihanouk où l’accueil est beaucoup plus chaleureux. Il y reste jusqu’au 14 (Ély, 1964, p. 171).


14 juin 54 : Retour d’Ély à Saigon pour le départ de Navarre et Dejean. Il fait connaissance avec son équipe sur place.

Rencontre Bidault-Mendès France à Paris. Selon le journal Le Monde : « À sa sortie de l'hôtel Matignon, à 11 h. 30, il a déclaré : " J'ai expliqué l'état d'esprit dans lequel j'aborde ma tâche.  Dans la situation présente, c'est le problème de l'Indochine qui est le centre de toutes les préoccupations. Tout le monde a le devoir de se concentrer sur les responsabilités qui en découlent et sur les deux aspects qu'il comporte : aspect local et militaire, aspect diplomatique et genevois. Sur ces deux points j'ai besoin d'informations précises pour soumettre à l'Assemblée des propositions qui doivent être également précises. Aussi ai-je demandé à M. Laniel de m'autoriser à consulter les chefs militaires qualifiés pour me renseigner [Ély étant en Indochine]. Le président s'y est prêté volontiers, et je lui en suis très reconnaissant. Je verrai donc le général Guillaume et les chefs d'état-major des trois armes. Je verrai également les personnalités militaires les mieux informées de la situation en Indochine." » (Le Monde du 15 juin 1954)

Démission de Buu Loc (ancien président du Conseil vietnamien).


15 juin 54 : Navarre quitte l’Indochine (Navarre, 1956, p. 278). Selon lui, « […] rien n’infirmait le jugement que j’avais porté sur la situation dans mon télégramme du 30 mai. Aucune menace grave n’apparaissait à échéance prévisible. » (Navarre, 1979, p. 376) Pour autant, Ély et Salan vont entamer d’un commun accord un programme de rétractations.

Ély rencontre la presse à Saigon. Il n’a pas oublié les leçons de De Lattre et entend la séduire à son tour (voir 11 juin).

Les divisions vietminh de Dien Bien Phu ont regagné leurs zones habituelles de repos. La situation générale s’est détendue dans le Delta où il y a moins d’accrochages et de postes attaqués. La liaison Hanoi-Haïphong est à nouveau possible. Même si les prescriptions de Giap demandent d’intensifier l’activité dans le Delta (Gras, 1979, p. 570).

Un accord officieux est conclu entre le général O’Daniel (commandant du M.A.A.G.) et le général Ély (haut-commissaire et commandant en chef) entérinant l’entraînement des troupes vietnamiennes par les Américains. Il sera officialisé le 13 décembre (Toinet, 1998, p. 152).

A Genève, les discussions sur la Corée n’aboutissent pas et sont définitivement stoppées par les Américains.

Bidault (Affaires étrangères) propose à la délégation vietnamienne de tenir des réunions entre les conseillers chargés des questions militaires en vue de discuter du regroupement des unités. Il se heurte à un silence. (Cadeau, 2019, p. 516)

Au Laos, La Voix du Peuple, une publication dirigée par l’ancien premier ministre Katay, prend parti en faveur de la participation du Pathet Lao aux négociations de Genève. S’ensuit une période de troubles sur cette question (attentats à la grenade, rumeurs de coup d’État) (Deuve, 2003, p. 58).


16 juin 54 : Arrivée de Navarre à Paris. Il y observe le règne d’un climat très pessimiste : une « vérité officielle » veut que tout soit perdu en Indochine. Des attaques fusent contre sa personne. Elles émanent selon lui « de M. Laniel et de certains membres de son ex-gouvernement ». Il entre en contact avec Marc Jacquet, ancien secrétaire d’État aux relations avec les États associés qui a été « démissionné » depuis peu du gouvernement Laniel. Malgré les assurances de ce dernier, Navarre ne lui fait cependant guère confiance. Il sera reçu par le nouveau président de la République, René Coty, qui estime que la relève de l’ancien commandant en chef « était aussi injuste qu’indispensable ». Navarre le rassure quant à la situation en Indochine. Il s’étonne que le gouvernement Mendès France n’ait pris aucun contact avec lui depuis son retour. Il apprend « qu’il aurait été délicat de se trouver en présence d’avis opposés de l’ancien et du nouveau commandant en chef. » Il rencontrera également Koenig (ministre de la Défense), Jacques Chevallier (secrétaire d’État à la Guerre, opposé à la persistance du conflit) et le maréchal Juin. Bien peu le soutiennent (Navarre, 1979, pp. 397-399).

Après avoir accepté la démission de Buu Loc, Bao Daï nomme Ngo Dinh Diem chef du gouvernement vietnamien puis se retire à Cannes. C’est désormais un anticommuniste hors pair, soutenu par les Américains, qui occupe un poste clé. A cette époque, les soutiens de Diem aux U.S.A. (qui y a séjourné de 1951 à 1953) sont peu nombreux et n’en sont qu’au stade du simple lobbying. Il n’y a pas non plus de preuve tangible d’une influence de l’administration américaine dans le choix de Diem opéré par Bao Daï. Ce dernier a sans doute accompli là un choix tout à fait personnel. Selon les mémoires de Lansdale, « c’était le gouvernement français lui-même, et non simplement l’administration coloniale française, qui avait recommandé à Bao Daï la nomination de Diem. » (cité in Nguyen Phu Duc, 1996, p. 54) L’appui politique français au nouveau premier ministre est donc réel (Journoud, 2011, pp. 57-58).

Diem est assurément soutenu par un front anticolonialiste américain, le même qui avait installé HCM au pouvoir en 1945. Ses membres sont tous des disciples de Roosevelt (major Patti), des anticolonialistes de l’O.S.S. (Lansdale, Sheldon, Donovan, Isaacs ou Knapp), des sénateurs (Mike Mansfield, Robert Humphrey, John Kennedy), des religieux (cardinal Spellman) et des fonctionnaires du département d’État voire des militaires comme le général O’Daniel. Ils sont démocrates ou républicains et appartiennent à la mouvance intellectuelle de la gauche anticolonialiste, parfois proches du mouvement syndical américain qui a des accointances avec le frère de Diem, Ngo Dinh Nhu. Ils se retrouvent tous au sein de l’Association des Amis du Vietnam qui considère Diem comme l’homme providentiel car occidentalisé, progressiste, anticolonial, catholique et anticommuniste. Le personnage-clef de ce lobbying est le professeur Wesley Fishel de la Michigan State University qui avait rencontré Diem au Japon et l’avait fait appointer à sa faculté. Il fera rencontrer Diem à ces héritiers économiques du New Deal qui veulent élargir cette théorie économique au monde entier et plus particulièrement aux pays qui se libèrent des tutelles coloniales.

De retour à la conférence de Genève, Bidault (Affaires étrangères, en fin de mandat) se résigne enfin au partage du Vietnam (tout comme Pham Van Dong, voir 20 mai). Il met au courant le nouveau commandant en chef, Ély, de la teneur des entretiens militaires et de la ligne de partage envisagée (voir 25 mai) (De Folin, 1993, p. 279).

Zhou Enlaï rencontre le ministre des Affaires étrangères britannique Eden, co-président de la conférence de Genève, et lui propose de dissocier les questions du Laos et du Cambodge du problème vietnamien et ce, à l’encontre des souhaits du VM. Il préconise le retrait de toutes les forces étrangères des deux anciens protectorats français. Il ne s’oppose pas au maintien d’un effectif français au Laos pour l’instruction des troupes et se dit favorable au maintien de 2 bases militaires, Seno (contraction de Sud Est – Nord Ouest) et Savannakhet (Nguyen Phu Duc, 1996, pp. 102-103)


17 juin 54 : A Genève, Zhou Enlaï rencontre Bidault avec lequel il a déjà discuté deux fois. Les discussions portent cette fois sur le Laos et le Cambodge. Le premier ministre chinois est d’accord pour reconnaître que la situation est différente de celle du Vietnam mais, selon lui, ces deux unités territoriales ne doivent pas « devenir des bases militaires américaines ». Quant au Pathet Lao, il doit être en mesure de posséder une zone de regroupement. Cette avancée franco-chinoise n’est pas du goût du VM qu’il va falloir persuader (De Folin, 1993, p. 279).

A 7 h 00, Ély part pour Paris alors en pleine crise ministérielle. Il y restera jusqu’au 2 juillet. Mendès France a pris durant la nuit la tête du gouvernement et va prendre celle de la délégation française à Genève.


18 juin 54 : Pierre Mendès France (radical-socialiste) devient président du Conseil (jusqu’au 8 mars 1952) à une écrasante majorité (419 voix contre 47). Les Gaullistes et Communistes l’ont soutenu mais Mendès a refusé les voix de ces derniers. Le M.R.P. s’est quant à lui abstenu. Dans une conversation avec l’ambassadeur Chauvel (chargé des négociations à Genève), Mendès reconnaitra ultérieurement « que l’affaire d’Indochine, quand il en eut pris la charge, l’avait frappé comme étant toute différente de l’idée qu’il en avait jusque-là. » (cité in De Folin, 1993, pp. 281-282)

Gouvernement : Armées : P. Koenig puis Jacques Chevallier ; Affaires étrangères : Pierre Mendès France (radical-socialiste) ; Relations avec les États associés : Guy De La Chambre (Républicains indépendants) jusqu’au 23 février 1955 [et non R. Buron, comme l’indique Bodin] (Bodin, 2004, p. 125).

Dans son discours d’investiture, Mendès déclare : « Je me présenterai devant vous le 20 juillet et je vous rendrai compte des résultats obtenus. Si aucune solution satisfaisante n'a pu aboutir à cette date, vous serez libérés du contrat qui nous aura liés et mon gouvernement remettra sa démission à M. le président de la République. » Le ton est indéniablement nouveau et a tout pour plaire. C’est donc le nouveau président du Conseil munis du marocain des Affaires étrangères qui reprend en main les négociations genevoises. Elles ont assurément avancé depuis quelque temps : questions militaires, projet de partition du Vietnam (voir 25 mai) et statuts des Laos et Cambodge (voir 17 juin).

Diem est reçu par Bao Daï à Cannes en vue de former le gouvernement du S-V avec le soutien des Américains. L’un et l’autre sont totalement opposés à la partition du Vietnam. Bao Daï reste en France pour soutenir les membres de son gouvernement chargés de négocier avec les Français (Tran Van Don, 1985, p. 86, note 1) Diem nomme Tran Van Do ministre des Affaires étrangères et lui demande de rejoindre immédiatement la conférence de Genève. Ce dernier rejette la création des zones de regroupement, avis qu’il ne fera connaître que le 19 juillet alors que les accords ont déjà pris leur forme définitive. Si la partition est imposée, la France devra accorder en échange une « vraie indépendance hors de l’Union française » au S-V. Diem a rencontré Mendès France à Paris et s’est déclaré « peu rassuré » à la suite de cet entretien (De Folin, 1993, p. 283). Il se plaint au président du Conseil « de ne détenir que les apparences du pouvoir » et demande que « l’on étudie sans délai » des mesures visant à permettre au Vietnam « de déterminer lui-même » sa politique dans tous les domaines (De Folin, 1993, p. 293).

Ély (haut-commissaire et commandant en chef en Indochine) arrive à Paris. Il rencontre Mendès France et l’informe des ordres de rétractation qu’il a donnés. Vu la situation de formation du gouvernement, les échanges sont courts et saccadés.


19 juin 54 : Les représentants des commandants en chef français et vietminh se retrouvent. Plusieurs rencontres ont lieu jusqu’au 20 pour traiter de questions « techniques », notamment celle de l’emplacement de la future ligne de démarcation (Ruscio, 1985, p. 294)


20 juin 54 : A Genève, la France et le Vietminh engagent des négociations directes dans le cadre de la conférence (sans consulter l’avis du gouvernement s-v au sujet de la partition). Le principe de la partition du Vietnam est définitivement acté entre la France et le VM contre l’avis de Bao Daï, de Diem et du gouvernement sud-vietnamien.

Mendès France n’est pas décidé à négocier à n’importe quel prix et le fait savoir aux Américains. Il confie au sous-secrétaire d’État Bedell Smith « qu’il n’acceptera jamais une capitulation, même déguisée, devant le Vietminh. » (De Folin, 1993, p. 283).


21 juin 54 : Après les tentatives de médiation d’Anthony Eden pour arrondir les relations entre les Français et les Américains, Churchill apporte sa pierre à l’édifice. Il écrit à Roosevelt : « J’ai toujours pensé que si les Français avaient l’intention de défendre leur empire en Indochine au lieu de se dégager comme nous l’avons fait en Inde, ils auraient dû introduire le service militaire de deux ans, ce qui leur aurait permis de déployer leur potentiel militaire. Ils n’ont pas  fait cela ; ils ont combattu pendant huit ans avec des troupes locales non fiables, avec des cadres français importants pour la bonne marche de leurs armées métropolitaines, avec la Légion étrangère enfin, largement composée d’Allemands. Le résultat par conséquent, a été inévitable et personnellement je pense que Mendès France, que je ne connais pas, a l’intention de se dégager dans les meilleures conditions. Si tel est bien le cas je pense qu’il a raison. » (cité in Roussel, 2007, p. 242)


Eté 54 : Début de l’opération américaine Exodus visant à évacuer 900 000 réfugiés du N-V vers le S-V. Elle doit être terminée avant la date butoir du 18 mai 1955. La France y participe très activement. Selon Ély, « les Français poussaient également les Tonkinois à l’exode pour des raisons sentimentales et politiques. Il leur répugnait d’abandonner à l’ennemi ceux qu’ils avaient aimés au cours de leurs opérations et s’estimaient responsables d’un abandon qu’ils n’avaient pu éviter ; par ailleurs, sur le plan de la propagande politique, un transfert massif de populations était un camouflet pour l’adversaire. » L’échec n’est donc pas permis (Ély, 1964, p. 221).

L’évacuation des populations ne peut se faire que par voie aérienne ou maritime, en 2 vagues. La première comprend un total de 330 000 personnes qui sont évacuées entre le cessez-le feu et l’évacuation d’Hanoï (117 000 personnes sont évacuées par voie aérienne, 103 000 par voie maritime). De son côté, la marine américaine évacue 110 000 habitants de la zone du delta du Fleuve Rouge. La seconde vague intervient à partir d’octobre 1954 et s’entendra jusqu’en mai 1955. Au total, on estime le nombre de déplacés entre 800 000 et 1 000 000, estimation haute (Cadeau, 2010, pp. 6-7). Lansdale en est le l’instigateur et le coordinateur. Les bâtiments de la 7e flotte évacuent des villages entiers. 65 % des catholiques émigrent vers le Sud. Le gouvernement des U.S.A. consacrera 93 millions de dollars pour leur installation entre 1955 et 1956. Cet afflux de réfugiés constitue assurément un capital électoral pour Diem (Sheenhan, 1990, p. 173). Au sud du 17e parallèle, les réfugiés sont pris en charge par les S-V aidés par les Français.


22 juin 54 : A Genève, première rencontre entre les chefs des délégations française et vm depuis la formation du gouvernement Mendès France. Malgré ce changement, Chauvel demeure à son poste de négociateur de la partie française. Mendès a prononcé son éloge à l’Assemblée nationale. Le dialogue reprend (Elgey, 2018, pp. 828-829).



23 juin 54 : Bao Daï repart de Paris pour Saigon. Il a rencontré au préalable Ély (haut-commissaire et commandant en chef en Indochine) en compagnie de son premier ministre Diem.

Le sous-secrétaire d’État américain Bedell Smith fait un rapport pessimiste à Dulles (qui s’est retiré dès le début de la conférence) : mauvais partage du Vietnam, un Laos à moitié communiste, un contrôle international inefficace et des élections qui, si elles ont lieu dans l’immédiat, seront probablement remportées dans l’immédiat à 80 % des voix par HCM. Il préconise que les U.S.A. n’aient à Genève qu’un rôle de simples observateurs, se dissociant ainsi du résultat des négociations (De Folin, 1993, p. 283).

Rencontre entre Zhou Enlaï et Mendès France à Berne à l’ambassade de France sur un conseil de Jean Chauvel. Le premier préconise, à l’opposé des souhaits du VM, de privilégier les questions militaires sur les questions politiques liées à la partition. C’est ce que demandent les Français qui veulent obtenir un cessez-le-feu et remettre à plus tard cet aspect épineux du problème. Le ministre des Affaires étrangères chinois se dit prêt à reconnaître la partition du Vietnam (et donc le gouvernement de Bao Daï), position là encore à l’opposé de celle du VM. Sa principale préoccupation est d’éviter une internationalisation du conflit et de voir les Américains prendre le relai des Français. Dulles qui a pratiqué jusque-là la politique de la chaise vide à Genève est mis au courant par son adjoint, Bedell Smith. Il se contente d’afficher un silence méprisant à l’égard des concessions chinoises, ce que révèleront ultérieurement les Pentagon Papers (Nguyen Phu Duc, 1996, pp. 103-104 ; Roussel, 2007, pp. 238-239 ; Chauvel, 1973, pp. 74-75).

Prémisses de l’opération Auvergne (décidée de Paris par Ély, nouveau commandant en chef et commissaire général) : évacuation des matériels lourds, des familles de fonctionnaires et de militaires, des civils d’une partie du Tonkin vers le Sud, en toute discrétion par voie d’eau terrestre ou maritime (Gras, 1979, p. 573).


24 juin 54 : Mendès France organise une réunion au Quai d’Orsay. Sont présents Guy De La Chambre (Relations avec les États associés), Alexandre Parodi (secrétaire général aux Affaires étrangères), le général Ély (commissaire général et commandant en chef en Indochine), l’ambassadeur Chauvel (chargé des négociations à Genève) et le diplomate Jacques De Folin. Une négociation à Genève doit être engagée directement avec Pham Van Dong en vue d’« un armistice » qui doit aboutir à un cessez-le-feu assorti de garanties réelles. La division du Vietnam est envisagée au niveau du 18e parallèle, une zone que les Français jugent facilement défensable si le conflit devait reprendre. La zone des Évêchés doit passer sous contrôle militaire neutre. Haïphong devra rester sous contrôle français un certain temps afin d’organiser l’évacuation des populations (De Folin, 1993, pp. 282-283). En cas d’échec des négociations à Genève, Mendès envisage de constituer en Indochine une réserve générale incluant pour la première fois le contingent, le tout équivalant à 3 divisions. Jean Chauvel est chargé de poursuivre les pourparlers avec Pham Van Dong. Officiellement la conférence continue, mais en l’absence des ministres, et tout se passe réellement en coulisse (Roussel, 2007, pp. 240-241).

Le secrétaire d’État Foster Dulles annonce au Congrès américain que les U.S.A. vont devoir assumer les responsabilités de la France au S-V. Il faut « fixer une ligne que les communistes ne pourraient traverser, tenir le pays et combattre la subversion avec toute la force que nous avons en fournissant une aide économique et en construisant une puissante force militaire. » (cité in Toinet, 1998, p. 250).


24 - 30 juin 54 : Depuis sa nomination, Ély est et demeure favorable aux rétractations. Mais celles-ci s’avèrent délicates à accomplir, notamment lorsqu’elles sont, une fois de plus, mal pensées. Au cours du repli de la garnison du camp retranché d’Ankhé (Centre-Vietnam, non attaqué ; voir 13 mars) sur Pleiku par la R.C. 19 (opération Églantine, trop tardive), le G.M. 100 (antérieurement affaibli par diverses opérations en février et mars) est à moitié anéanti dans une gigantesque embuscade vietminh comprenant pas moins de 15 000 hommes. C’est une nouvelle sévère défaite en hommes (1 200 tués sur 3 200 engagés) et matériels (90 % des véhicules sont détruits) après Dien Bien Phu, et alors qu’on est en pleine négociation genevoise. L’évacuation d’Ankhé n’était pas d’une absolue nécessité, la place pouvait tenir. Tout s’est encore fait, une fois de plus, avec un manque de réflexion, dans la précipitation et sans la moindre discrétion. Comme le dit le général Gras : « Pour éviter un hypothétique Dien Bien Phu, on avait provoqué un très réel Cao Bang. » Ce nième fiasco n'est pas ébruité en France (Gras, 1979, pp. 571-572 ; Cadeau, 2019, pp. 502-506 ; Navarre, 1956, p. 280)


25 juin 54 : De retour de France où il a rencontré Bao Daï (voir 18 juin), Diem regagne le territoire vietnamien pour prendre sa fonction de président du Conseil. Il débarque à l’aéroport de Tan Sun Nhut de Saigon. Brève cérémonie. Un accueil est organisé par les autorités militaires françaises. Les premiers contacts entre Diem et Salan (commissaire général par intérim) sont détestables : Diem s’oppose d’entrée au projet d’évacuation de la zone des Évêchés. Côté français, on ne l’apprécie donc guère. Salan précise : « Il critique l’armée française et devient si odieux que je dois me retirer pour ne pas le gifler. » (Salan 2, 1971, p. 428) Bao Daï l’a nommé sans grand enthousiasme. Mais les Français ont appuyé sa candidature et surtout, il bénéficie d’un fort soutien américain.

Churchill (premier ministre) et Eden (Affaires étrangères) arrivent à Washington pour rencontrer Eisenhower. Ils définissent dans un mémorandum 7 points non négociables et minimaux à défendre à la conférence de Genève : intégrité du Laos et du Cambodge qui doivent être évacués par le VM ; préservation de la partie sud du Vietnam avec ligne de partage autour du 18e parallèle  et maintien d’une enclave dans le Delta (zone des Évêchés) ; absence de régimes communistes au Laos et Cambodge garantie par la présence de forces de sécurité neutres ; possibilité de réunifier le Vietnam par le biais d’élections ultérieures ; possibilité de transférer des population du Nord vers le Sud ; mise en place d’un mécanisme de supervision internationale efficace (De Folin, 1993, p. 284).

Début anticipé de l’opération Auvergne qui aurait dû avoir lieu le 28 : Ély et Salan, toujours aussi pessimistes, font exécuter des replis de troupes approuvés par le gouvernement précédent mais non nécessaires dans la situation militaire actuelle. Sous la conduite de Vanuxem, les forces vietnamiennes et la population des Évêchés de Phat Diem (Tonkin, sud de Ninh Binh) et de Bui Chu (catholiques et donc favorables à Diem) sont évacuées sous la protection de l’armée française, parfois par voie fluviale et maritime (carte in Tertrais, 2004, p. 31). En tout, 4 provinces sont affectées, celles de Nam-Dinh, Phat-Diem, Bui Chu et Thaï-Binh. L’effet de ces replis est mal perçu à Saigon par le catholique Diem. La fermeté de Mendès France à Genève en pâtit.

Les Français transmettent à Pham Van Dong de nouvelles propositions : renoncement au plan dit en « peau de léopard » avec, au contraire, des regroupements construits autour de zones de peuplement homogènes. C’est la première fois que cette proposition apparait dans un document officiel (Ruscio, 1992, p. 220).


26 juin 54 : Salan informe Ély de la possibilité de déclencher l’opération Auvergne. L’ennemi commence à deviner son but, il est donc urgent de l’entamer au plus vite (Ély, 1964, p. 182).

Anthony Eden est reçu à Washington dans le bureau de Dulles. Il continue à plaider la cause française jugeant que les choix de Mendès France sont les moins mauvais. Le secrétaire d’État américain est plus circonspect mais commence à rejoindre le point de vue de son interlocuteur : «  La partition de facto crée certes des problèmes, particulièrement si elle doit être garantie. Cependant, c’est peut-être la meilleure solution dans les circonstances présentes. » Les U.S.A. ne bloqueront pas les pourparlers et en acceptent bon an mal an leur issue inéducable (Roussel, 2007, p. 242).


​​28 juin 54 : Réunion d’un Comité de défense à Paris. Ély y participe. Il est depuis longtemps favorable à l’envoi du contingent en Indochine, y compris lorsqu’il était chef d’état-major des Armées. Le nouveau ministre de la Défense, Koenig, a promis de le soutenir sur ce point et Mendès France n’a pas écarté cette hypothèse en cas d’échec à Genève. Ély présente aux membres du comité une carte du Tonkin fournie par Cogny qui montre le « pourrissement » du Delta. Le document impressionne. Puis il aborde la question des renforts et demande l’envoi de deux nouvelles divisions. Le Comité décide de saisir le conseil des ministres qui doit soumettre au parlement la question de l’engagement du contingent avant le 20 juillet (Ély, 1964, pp. 177-179).

​​A Genève, les négociations buttent sur l’emplacement d’une éventuelle ligne de démarcation. Les Vietnamiens évoquent deux zones de regroupement entre le 13e et le 14e parallèle, au point de rencontre entre le Vietnam, le Laos et le Cambodge. Les Français jugent cette annonce totalement inacceptable. Ils indiquent que les discussions à partir de cette base deviennent inutiles (Elgey, 2018, p. 832).  

Ély déclenche de Paris l’opération Auvergne sans en référer à Mendès France comme l’autorisent ses attributions, parce que le temps presse et que l’opération doit demeurer secrète (Ély, 1964, p. 182). C’est aussi une opération d’intoxication du VM qui se déroule durant les négociations de Genève : là où le VM pense à un simple regroupement des forces françaises et des populations civiles, on opère en fait un vaste repli sur 3 axes divergents nord, sud et est (voir croquis 5 in Ély, 1964, hors-texte). Les opérations ont lieu par voies maritime, fluviale et terrestre sous la direction de Cogny et Salan.

​29 juin 54 : L’accord sur les 7 points (voir 25 juin) est finalisé et signé entre Churchill et Eisenhower (De Folin, 1993, p. 284). Ils tombent d’accord pour fixer la ligne de partage au 17e parallèle, on essaie de sauvegarder le S-V, on assure l’indépendance et l’intégrité du Laos et du Cambodge (Roussel, 2007, p. 242). Même si, aux yeux des Américains, tout n’est pas parfait.

​Jean Chauvel qui a poursuivi les négociations depuis la rencontre Zhou Enlaï-Mendès France du 23 envoie un câble à ce dernier : « La délégation viêt-minh a tenté sur vous une épreuve de force. Soviétiques et Chinois souhaitent effectivement un accord et interviendront de nouveau si besoin est pour activer les pourparlers. Le Viêt-Minh veut au contraire tenter de retarder la conclusion de ces pourparlers et ne lâcher qu’au dernier moment. Nous devons marquer la plus grande fermeté. » (cité in Roussel, 2007, p. 241)

Accrochages dans la zone des Évêchés entre des éléments de la division 304 qui tournent en faveur des Français et les autorisent à poursuivre le repli voulu de l’opération Auvergne. Ninh Binh est évacuée les 29 et 30 juin ainsi que les garnisons de Phat Diem et sa population civile (Cadeau, 2019, p. 510).

​30 juin 54 : Déclenchement de l’opération Auvergne (voir 1er juillet).

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